Édito

 

 

Une programmation réunissant des artistes issus d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, de Libye et d’Égypte, c’est ouvrir un espace de résonance entre deux rives historiquement intriquées et pourtant politiquement disjointes. Dans cette ville-port, seuil mouvant entre l’Europe et l’Afrique, la Méditerranée est une étendue d’interférences, de fuites et de reflets. Ce choix de lieu n’est pas anodin, Marseille, longtemps carrefour colonial et migratoire, constitue aujourd’hui un terrain privilégié pour penser les mobilités contemporaines et les fractures postcoloniales qui traversent encore le bassin méditerranéen. Ce dispositif curatorial interroge les formes de cohabitation de la terre, du territoire, du déplacement et met au jour comment, malgré les limites imposées (frontières, contrôles migratoires, héritages coloniaux), une mobilité picturale et filmique traverse et relie ces pays.

La projection s’attache d’abord aux paysages comme matrice vivante, désert, montagne, littoral, ville dense. Ces espaces incarnent plusieurs temporalités, celles des peuplements anciens, des échanges méditerranéens, mais aussi des récentes ruptures (révolutions, guerres, migrations).


Biographies

 

Le collectif « South of Ajdabya » avec Saif Fradj (Tunisie) & Esraa Elfeky (Egypte), propose un film tourné dans trois déserts (Redayef en tunisie, Wadi Al Hitan et Wadi Degla en Egypte). Le désert comme exode, une mémoire perdue et un lieu de réinvention. Cette démarche interroge l’impact du colonialisme et des États-frontières : comment ont-ils redéfini nos façons de voir, de bouger, de vivre la terre ?

 

Tewa Barnosa (Libye) met en lumière les traces scripturales dans l’espace urbain post-révolutionnaire, des inscriptions murales filmées, archivées, réactualisées en réalité virtuelle. Elle traduit un paysage immatériel mais non moins tangible de la mémoire collective, « éphémère » mais habitée par la parole du peuple et par ses gestes de résistance. « written to not remain » délivre la poétique d’un territoire en mutation, où l’écriture et l’espace deviennent des corps d’histoire.

 

Ghyzlène Boukaila (Algérie) avec son film #31# (Appel masqué) explore une autre forme de paysage : celui du taxiphone, lieu liminal entre privé et public, entre désir personnel et archives sociales de l’Algérie des années 1990. Le non-lieu se fait paysage mental et mémoire politique, un appareil qui capte des identités plurielles.

 

Haythem Zakaria (Tunisie) présente la trilogie Opus, s’inscrit dans une recherche artistique et spirituelle autour des notions de paysage, de mythe et d’archétype. Après Opus I et Opus II, réalisés en Tunisie, Opus III élargit la portée géographique et symbolique du projet en explorant le massif de l’Atlas à travers la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Inspiré par la pensée de Mircea Eliade et sa théorie du « mythe de l’éternel retour », Zakaria interroge la manière dont les récits ancestraux se rejouent dans nos paysages intérieurs et extérieurs. À la croisée du visible et du sacré, le projet fait dialoguer cosmogonie, mémoire et géographie, transformant le territoire en une figure archétypale où le mythe d’Atlas devient matrice de création et de contemplation.

 

Trick54 Grocco (Maroc), artiste graffeur et cinéaste expérimental, présente Twinkles of Life (2020), un essai filmique brut en noir et blanc qui capte le pouls des rues et des périphéries marocaines. Composé d’images documentaires tournées entre 2014 et 2017, le film déploie une narration psychédélique à partir de fragments de vie quotidienne, humains, animaux, nature, environnements urbains et ruraux se fondant en un seul organisme. Sans recours au langage, le film devient une expérience sensorielle qui interroge la perception elle-même, évoquant le monde à travers le regard d’un étranger, d’un nouveau-né, ou même d’un esprit revivant les dernières étincelles de conscience. Par cette méditation visuelle, Grocco redéfinit le paysage urbain comme un terrain à la fois matériel et métaphysique.

 

Azzedine Saleck (Mauritanie), À travers ses recherches sur les territoires frontaliers et les déplacements, il développe des œuvres qui interrogent les relations entre paysage, mémoire et pouvoir. Sa vidéo Above the land met en dialogue Bah Ould Saleck, le père de l’artiste, et Mohamedou Ould Slahi, ancien détenu mauritanien de Guantánamo. Sur fond d’images de chargements de sable dans le désert, leur conversation évoque le temps, l’expérience de l’enfermement et l’impossibilité de conquérir le paysage. L’œuvre propose une réflexion poétique sur les traces humaines et la résistance du territoire face aux logiques de domination.

 

L’intention curatoriale de cette programmation, réunissant les œuvres de Saif, Esra, Haythem, Adel, Ghyzlène et Tiwa, est de rassembler des artistes issus de cinq contextes géographiques et culturels distincts autour d’une réflexion partagée : comment les dispositifs filmiques et vidéo peuvent-ils révéler la pluralité territoriale et les interconnexions sensibles qui traversent la région ? Conçu sur deux journées alternant projections et discussions, le programme cherche à mettre en lumière les dynamiques collectives, les initiatives transversales et les circulations souvent invisibles qui redessinent les imaginaires du territoire.


Curation

 

Farah Sayem (née en 1996) est une curatrice, chercheuse et opératrice culturelle basée à Tunis, dont le travail explore les dimensions physiques et politiques des espaces urbains et communs, en interrogeant la manière dont leurs dynamiques sociales et culturelles peuvent devenir des outils de transformation et de résistance au néolibéralisme entre Tunis et Marseille. Depuis 2020, elle développe des projets culturels favorisant la démocratisation de l’art dans l’espace public et écrit sur des artistes et collectifs indépendants. Farah a collaboré avec L’Art Rue (Dream City), ONU Femmes, Collectif Créatif, La Boîte, Gabes Cinema Fen, Koh llective, l’Association Européenne des Festivals et le magazine Diptyk. Elle est titulaire de masters en design produit et en management de l’économie sociale et solidaire, membre du studio de design collaboratif EL WARCHA, et poursuit actuellement une recherche doctorale (IRG) à l’Université Paris-Est Gustave Eiffel.


Les séances du cycle

 

 


Toutes les séances Imaginaires documentaires

 

Imaginaires Documentaires est un rendez-vous mensuel du Videodrome 2, autour de la diffusion de documentaires contemporains récents, qui poursuit une ambition de circulation d’œuvres remarquées et remarquables qui ne trouveraient pas le chemin des salles d’exploitation. Afin de créer un moment d’échange privilégié, les séances se font en présence des cinéastes.

 

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