Direction le Japon pour cette deuxième séance du cycle. Les années post Deuxième Guerre Mondiale au Japon ont vu éclore de nombreux mouvements de contestation dans un contexte d’une économie en phase de libéralisation à marche forcée et d’une présence américaine mal acceptée.
Nagisa Oshima revient avec Nuit et brouillard au Japon sur les événements politiques qui ont secoué le pays dès 1952. La question des comment de la lutte se posait alors déjà.. Comme Godard dans La Chinoise, Oshima semble déjà vouloir nous montrer les désillusions et les traumatismes de ces luttes qui préparent celles des années 60 et 70. Un film qui a d’ailleurs été retiré des salles seulement 4 jours après sa sortie par la Shochiku, prétextant les troubles que pouvait provoquer le film. Cela amènera Oshima à quitter la Shochiku et à créer sa propre société de production.

Nuit et brouillard au Japon
de Nagisa Oshima – 1960, Japon, 1h47, VOstFR

1960. On célèbre le mariage de deux jeunes étudiants ayant participé aux événements politiques de la même année. Pour le professeur Udagawa, ce mariage est le symbole d’une réconciliation entre les générations dans le pays, réconciliation ayant déjà débuté par le changement de ligne du Parti communiste japonais. Une partie des étudiants ne semble cependant pas l’entendre de cette oreille. À l’arrivée d’un invité inattendu, accusant ce mariage de trahir la lutte des étudiants, les langues se délient, les tendances s’affirment, les blessures du passé refont surface.

Le film s’articule autour des vifs débats entre étudiants sur leur engagement politique et la désillusion vis-à-vis du Parti communiste japonais après l’échec du combat contre le renouvellement en 1960 du traité de sécurité nippo-américain (Ampo tōsō).

Extrait de l’analyse de Florian Guignandon pour Critikat :

“D’une certaine manière, ce film éclaire de façon plus nette et précise ce que nous avions entrevu dans Contes cruels de la jeunesse. Dans ce film, la grande sœur de Makoto, le personnage principal, appartenait à la génération précédente, celle qui avait vécu les événements politiques des années 1950. En 1960, elle constate que tout ce qu’elle avait entrepris a échoué, que les idéaux défendus sont oubliés, et que les espoirs de ceux de sa génération ont été anéantis. Face à elle, la jeune Makoto décide de vivre pleinement, sans limite, de s’abandonner aux vertiges de la vie, par goût et par désir d’autodestruction. Inconsciemment, le nihilisme des plus jeunes trouve ses racines dans l’échec des aînés, dans leurs désillusions. Ôshima ayant préféré s’attacher à la jeune génération, les trentenaires étaient mis au second plan. C’est pourtant de cette génération engagée que vient Ôshima qui, sans jamais avoir pris sa carte, a manifesté à plusieurs reprises au côté du Parti Communiste japonais. En mettant en scène ce jeune couple, Ôshima s’attachait à montrer des personnages plus jeunes que lui, venant après lui. Il ne s’arrêtait donc pas à sa génération, mais constatait au fond quelles avaient été les répercussions des troubles politiques qu’il avait vécus sur les plus jeunes.

Nuit et brouillard au Japon et Contes cruels de la jeunesse sont donc deux films qui viennent après la catastrophe. Au moment de prendre pour la première fois la caméra, Ôshima est donc déjà affecté et porte en lui une amertume que rien ne pourra jamais dissiper. Mais avec Nuit et brouillard au Japon, il décide de revenir sur ce passé de façon extrêmement intelligente et forte. Au lieu de situer uniquement son film dans les années 1950 afin de faire le récit des évènements passés, Ôshima a la bonne idée de mélanger passé et présent. En agissant ainsi, Ôshima induit que les événements politiques qui ont agité les jeunes années des personnages que nous voyons ne sont pas enterrés et oubliés. La page n’est pas tournée. Tout n’est pas clair et tout n’est pas si totalement hors de portée du présent. En situant une partie du récit dans une période contemporaine au film, Ôshima questionne ceux de sa génération, non pas uniquement en leur rappelant ce que fut cette période pas si lointaine, mais en les bousculant dans leur présent. Ce film réclame des comptes, à l’instar d’un repas de famille qui dégénère au moment où l’un des membres frappe sur la table et souhaite évoquer ce que beaucoup désireraient pourtant occulter de leur vie. Ôshima, à travers ce film, agresse ses anciens amis et souhaite savoir ce qu’ils ont fait de leurs idéaux. Ont-ils tiré un trait sur ce passé afin de s’installer dans un confort bourgeois qui, étant donné leurs origines, leur tendait les bras ?

Ce qu’il y a d’étonnant dans ce film japonais tourné au début des années 1960 et relatant des événements des les années 1950, c’est que certains thèmes et même certaines scènes préfigurent ce que va être le cinéma politisé dans le reste du monde à la fin des années 1960. De la guerre du Viêt-Nam à Mai 68, les mouvements de la jeunesse qui vont tenter de faire basculer la société semblent ici déjà bel et bien présents. De par son histoire particulière, on peut avoir l’impression, en voyant ce film, que le Japon a précédé les sociétés occidentales en faisant surgir des questionnements que l’on va par la suite retrouver dans les différents mouvements contestataires. À ce titre, la scène montrant une réunion d’étudiants japonais discutant des moyens à mettre en œuvre pour mener leur lutte évoque de façon troublante le début de Zabriskie Point d’Antonioni, tourné près de dix ans plus tard, dans lequel des étudiants américains réunis dans un campus tentent de mettre au point un semblant de stratégie. De même, certaines interrogations sur la difficulté à faire concorder les mouvements ouvriers et étudiants, ne sont pas sans rappeler certaines discussions entendues dans Les Amants réguliers de Philippe Garrel.

Mais le danger de tant de désillusions reste la dépolitisation. Après tant d’efforts, d’éclats et de déceptions, le désespoir est complet, et le pas à franchir vers le nihilisme n’est alors qu’une simple question de temps. Un film comme celui-ci éclaire l’œuvre de ce cinéaste, de cet homme, si obsédé par le néant et le désir d’autodestruction. Échouer, alors que l’on avait pour ambition de changer le monde, ancre de façon indélébile dans la tête de celui qui s’est livré à des activités révolutionnaires un profond sentiment d’impuissance. Il sait alors qu’il n’a aucune incidence sur le monde qui l’entoure, et qu’il ne peut être que spectateur de l’absurde. Le nihilisme est ce gouffre au bord duquel ces personnages jouent dangereusement, et dans lequel ils tombent régulièrement. Le sexe, comme la violence physique, est un moyen de se perdre une fois que le sentiment de son inutilité dans le monde ne fait aucun doute. N’ayant d’incidence sur rien dans un monde qui le nie, il ne reste plus à l’homme que son corps, seul bien dont il dispose à sa guise, et qu’il s’évertuera, avec méticulosité, à détruire.

En passant d’une époque à une autre sans toutefois hacher le récit et prendre ainsi le risque de dissiper la tension qui parcourt le film de bout en bout, Ôshima se révèle être toujours aussi formellement inventif. Ce film, dans lequel beaucoup de gens parlent afin d’expliquer et de s’expliquer, dans lequel seule la parole semble apte à réveiller un passé dérangeant pour certains, n’en est pas moins d’une richesse visuelle absolument splendide. En dehors de séquences plus classiques, certains plans sont comme des images métaphoriques issues d’un rêve. Pour accompagner la voix qui raconte, Ôshima concocte des images sombres, mystérieuses, dans lesquelles apparaissent des lumières, des flammes, des visages, jaillissant d’un passé qui déjà semble n’être qu’un rêve. Ôshima ne s’arrête pas qu’à la simple parole, mais fait ressentir les tensions, les passions et les douleurs grâce à la couleur et au mouvement. Ainsi n’hésite-t-il pas à plonger dans le noir la salle dans laquelle a lieu le mariage, afin de faire ressortir les figures des hommes et des femmes présents et posés là comme autant de statues pétrifiées par cette brusque apparition d’une sorte d’ange de la vérité. En ce sens, grâce à la mise en scène, Ôshima n’omet pas de signaler que les luttes politiques sont faites par des hommes et des femmes submergés par des affects avec lesquels ils tentent plus ou moins de cohabiter. On ne peut évoquer la politique, même quand il s’agit d’un matérialisme marxiste, en s’axant uniquement sur la froide raison dialectique. Pour Ôshima, le moteur de toute action humaine reste le désir et la passion.

Pour qui s’intéresse à Ôshima, ce film est indispensable. Car tout semble ici mettre en lumière un trouble originel et éclairer ainsi un tant soit peu l’œuvre de ce cinéaste passionnant. Mais Ôshima n’aborde pas l’histoire froidement, grâce à la simple parole, mais sait que les affects et le chaos qui habitent les hommes peuvent être rendus par des formes cinématographiques. Celles-ci sont à même de retranscrire au mieux les émotions contradictoires d’un homme se débattant contre l’absurdité du monde et le néant.”

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