Édito
Elle oblige les hommes à négocier, à composer avec ses pentes, ses saisons, ses disparitions. Courbés, infiltrés dans le creux de ses vallées, isolés dans son complot, pointant à l’aune de ses flancs, les films de ce cycle s’attèlent à faire apparaître les Hommes qui travaillent et vivent contre la montagne, tout contre.
Dans La Ruée vers l’Or, Charlot et Big Jim sortent d’un profond sommeil, une tempête a soufflé toute la nuit. À leur réveil, leur cabane branlante se trouve en déséquilibre, basculant débasculant, oscillant entre la terre ferme et le précipice. S’ensuit un jeu d’équilibriste où le sol perd sa fiabilité, ses normes, ses habitudes, jusqu’à sa gravité même. L’habitat vacille — littéralement — et avec lui les certitudes ordinaires de l’habiter ; tout s’abandonne à l’instabilité, à l’impermanence. Ainsi, pour se loger au creux de ses densités, la montagne impose à l’habitant d’âpres négociations ; elle invite, au cinéma comme ailleurs, à une perception nouvelle, chancelante, où la maîtrise se trouve sans cesse mise à mal, déchue, et donc à repenser, réimaginer. Habiter devient alors moins un acte de domination qu’un lent exercice d’ajustement toujours recommencé, toujours menacé par la disparition.
Les arpenteurs de Pacheû (Camille Llobbet) nous le disent bien : il s’agira de trouver des passages. Ils glissent sur le glacier comme sur un toboggan que l’on prend debout, petit territoire en mutation où l’on perd pied. Attentifs à toutes les transformations, ils réinvestissent les espaces alpins comme des terrains de jeu, les resensibilisent maladroitement, à corps défendant ; loin de tous les exploits, ils se fondent avec eux.
Se lover dans les caprices simples des hauteurs nécessite donc un travail patient. Loin de toute démonstration de puissance des Hommes, d’emprise sur les éléments, dans Ce n’est pas de notre faute si nous sommes des montagnards, le travail reste filmé comme une usure solaire qui s’immisce dans les traits de chacun. Fredi M. Murer s’attarde à restituer la parole des habitants qui portent la montagne comme un gilet, la gardent contre eux comme on garde le froid ou le vent, juste comme ça, sans que ce ne soit la faute de personne. Filmer leurs mains usées par le rabotage, la traie et la corde que l’on lance pour attraper les animaux ; leurs visages éclaircis par les transhumances. Les longs entretiens, les longs plans fixes, portrait d’un temps qui s’égare, témoignent d’un volonté simple : il s’agit finalement de filmer ces pays qui disparaissent et que seul le cinéma peut retenir.
Ur-Muzig de Cyril Schläpfer restitue aussi des paysages musicaux millénaires happés par un devenir spectrale. Petit testament mélodieux qui résonne comme une prière qui frappe trop fort sur le versant des montagnes et s’étiole sans savoir où terminera son écho.
Il s’agit aussi de disparition et de place à trouver dans Le Ciel de notre enfance, les montagnes kirghizes restent hantées par tout ce qui échappe au vieil éleveur de chevaux, qui peine à retenir son fils. Tolomouch Okeev filme les menaces qui hantent les lignées et pèsent sur le dos des fils, spectres ancestraux qui dessinent l’exigence d’une généalogie qui se perd, happés par le grondement sourd des villes.
La Ballade de Narayama d’Immamura clôture ce cycle, à l’aune de ses soixante-dix ans, Orin, depuis son village serti par les neiges, y accomplit l’ubasute, pèlerinage des anciens vers la mort, qui se doivent d’offrir leurs corps aux dieux du Mont Narayama. Mauvaise légende charnelle, la cruauté du rite primitif est presque défaite par une tendresse filiale, secrète, qui pointe entre les neiges d’antan.
De Jacques Feyder à Shohei Imamura, en passant par Charlie Chaplin, Peter Nestler, Tolomouch Okeev, Camille Llobet, Fredi M. Murer ou Cyril Schläpfe ; leurs films ont en communs d’être loin de toute romantisation. Aussi, ils évitent les petits pièges du pittoresque et du décoratif, ils sont faits de la poussière des pierriers, des longues neiges et des prières du soir (petites immanences).
Ils recensent avec la juste distance les sensations perdues, les rites oubliés, les traditions qui s’étiolent. Ils les inscrivent dans le coeur d’enfants (dans Visages d’enfants, Le Ciel de notre enfance, Aufsätze ou encore sur l’éternel visage infantile de Charlot) qui redeviennent alors, au sein de ces terres isolées, le centre du monde.
Olivier Geli
Ur-Musig
de Cyrill Schläpfer | 1993 | Suisse | 1h48

Producteur et musicologue avant d’être cinéaste, Cyril Schläpfer est parti sur les routes de la Suisse primitive (en particulier en Appenzell) à la découverte des « paysages musicaux » archaïques qui existent encore. Ur-Musig (« musique primitive ») dévoile le lien intime qui rattache les habitants à leur musique.
« À la recherche des origines de la musique populaire, ce film documentaire qu’on peut situer aux confins de l’anthropologie et de la musicologie les décèle dans les sons produits par le milieu, les sonnailles des vaches ou les cris du berger lorsqu’il guide l’animal dans les vallées. Très brut, sans afféterie mais avec un puissant souci de l’autre, « Ur-Musig » rassemble les sources éparses d’un testament musical et révèle, derrière les accents joyeux de la musique, une certaine mélancolie qui n’est pas sans rappeler le Blues des origines. Ce qui opère comme une étonnante pirouette, car le yodel suisse a suivi le chemin vers la prometteuse Amérique au 19e siècle, en s’infiltrant dans la musique populaire de là-bas (Hank Williams ou Jimmie Rodgers s’en sont donné à cœur joie). La mondialisation se lit là où on ne la soupçonne pas. Derrière cette auscultation amoureuse d’un territoire, on lit un chant d’amour pour la culture millénaire du pastoralisme. »
Benoît Hické, programmateur et enseignant
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