Édito
C’est que la montagne a ses idées à elle, ses grandes volontés.
Courbés, infiltrés dans le creux de ses vallées, isolés dans son complot, à l’aune de ses flancs, les films de ce cycle s’attèlent à faire apparaître les Hommes qui travaillent contre la montagne, tout contre.
Il est nécessaire de filmer le travail comme une usure solaire, comme une gloire cruelle. Filmer les habitants qui portent la montagne comme un gilet, simplement, sans que ce soit la faute de personne. Filmer leurs mains usées par le rabotage, la traite et la corde lancée pour attraper les chevaux sauvages ; leurs mains usées par le labour, la moisson. Filmer leurs dos forts, rompus auprès des meules et des cercueils portés sur l’épaule. Filmer leurs rêves qui travaillent avec eux dans les nuits froides. Filmer les menaces qui hantent leurs lignées et pèsent — littéralement — sur le dos des fils, spectres ancestraux dessinant l’exigence d’une généalogie qui se perd, happée par le grondement sourd des villes. Il s’agit finalement de filmer ces pays qui disparaissent et que seul le cinéma peut retenir.
Jacques Feyder, Charlie Chaplin, Peter Nestler, Tolomouch Okeïev, Camille Llobet, Fredi M. Murer, Cyril Schläpfer, Shohei Imamura : leurs films ont en commun d’être loin de toute romantisation ; ils évitent les pièges du pittoresque et du décoratif. Ils sont faits de la poussière des pierriers, des longues neiges et des prières du soir — petites immanences.
Ils recensent, à la juste distance, les sensations perdues et les inscrivent dans le cœur d’enfants — dans Visages d’enfants, Le Ciel de notre enfance, Aufsätze, ou encore sur l’éternel visage infantile de Charlot — qui redeviennent alors, au sein de ces terres isolées, le centre du monde.
Olivier Geli
Ur-Musig
de Cyrill Schläpfer | 1993 | Suisse | 1h48

Producteur et musicologue avant d’être cinéaste, Cyril Schläpfer est parti sur les routes de la Suisse primitive (en particulier en Appenzell) à la découverte des « paysages musicaux » archaïques qui existent encore. Ur-Musig (« musique primitive ») dévoile le lien intime qui rattache les habitants à leur musique.
« À la recherche des origines de la musique populaire, ce film documentaire qu’on peut situer aux confins de l’anthropologie et de la musicologie les décèle dans les sons produits par le milieu, les sonnailles des vaches ou les cris du berger lorsqu’il guide l’animal dans les vallées. Très brut, sans afféterie mais avec un puissant souci de l’autre, « Ur-Musig » rassemble les sources éparses d’un testament musical et révèle, derrière les accents joyeux de la musique, une certaine mélancolie qui n’est pas sans rappeler le Blues des origines. Ce qui opère comme une étonnante pirouette, car le yodel suisse a suivi le chemin vers la prometteuse Amérique au 19e siècle, en s’infiltrant dans la musique populaire de là-bas (Hank Williams ou Jimmie Rodgers s’en sont donné à cœur joie). La mondialisation se lit là où on ne la soupçonne pas. Derrière cette auscultation amoureuse d’un territoire, on lit un chant d’amour pour la culture millénaire du pastoralisme. »
Benoît Hické, programmateur et enseignant
Informations pratiques
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