Voici 23 dimanches que nous vous donnons RDV pour découvrir un petit pan de la création documentaire contemporaine, en essayant autant que faire se peut d’inviter ses réalisateurs à venir à votre rencontre. Faire un choix au sein de cette création foisonnante, c’est faire le pari de la subjectivité d’un regard qui s’attache aussi bien à la recherche formelle qu’aux sujets portés de ce cinéma du réel qui n’en finit pas de nous questionner. Pour ce 23ème dimanche, nous vous proposons Marta et Karina, un film de Philippe de Crnogorac écrit avec Pascale Absi, anthropologue du travail. Le film dessine avec pudeur le portrait de deux prostituées, de deux travailleuses du sexe, de deux femmes, dans l’intimité de leur pratique, de leur travail. Il trace l’itinéraire d’une réflexion sur un sujet sensible qui interroge notre regard sur la liberté du corps,  son commerce, sur les femmes, sur la morale et la société comme système de contraintes dans lesquelles s’inscrivent nos trajectoires de vie.

En raison des grèves SNCF, Philippe de Crnogorac ne pourra être parmi nous pour accompagner la séance.

Marta et Karina, en discrète compagnie

de Philippe Crnogorac – 2015, France, 1h09

Marta et Karina vendent du sexe pour s’assurer un avenir meilleur. Dans leur chambre à coucher, les hommes défilent. Au fil des clients, des bonnes et des mauvaises rencontres, Marta et Karina racontent l’intimité de leurs choix, leur regard sur les hommes, la prostitution.Se dessinent alors des trajectoires de vie qui, loin des stéréotypes habituels, interrogent notre regard sur la sexualité commerciale.


Extrait de l’article du 13 janvier 2016 publié sur Médiapart par Guy Baudon

“Pré-générique : un plan large et fixe en plongée sur la rue d’une ville endormie. Un chien aboie. Après le générique, la même rue, en plein jour, grouillante de voitures avec au fond la montagne et le ciel. Suivront une série de plans sur la ville, caméra à hauteur d’homme puis en contre-plongée sur le ciel strié de fils électriques. On retrouvera un plan identique, à la tombée de la nuit, vers le milieu du film. On pense à Ozu et cette manière, récurrente, de cadrer la ville, avec ses longs plans fixes.
Sur ces images démarre une voix de femme, off, qui parle à un homme, lui pose des questions… « Allez, on se met au travail. » C’est Marta. Elle est prostituée.
La conversation s’est arrêtée. On est à l’intérieur, la caméra au niveau du sol, comme sous une porte ; on voit des jambes… Puis c’est un couloir sombre et vide avec bruits divers derrière porte et fenêtres… Ces images reviendront au cours du film. On est bien chez Ozu, pas dans une télé-réalité où l’on cacherait les visages les floutant… A contrario de cette aberration télévisuelle de vouloir tout mettre dans le champ, le cinéaste travaille sur la coupure, la séparation : il y aura du champ et du hors-champ et donc la présence permanente, tout au long du film, de l’interdit où tout, précisément, peut être dit.”

Un mot du réalisateur
Pourquoi un film sur la prostitution en Bolivie ?

Je n’ai pas envisagé Marta et Karina, en discrète compagnie comme un film sur la prostitution mais plutôt comme une rencontre avec Marta et Karina. C’est un film sur l’intimité de celles qui sont habituellement invisibles et qu’on n’entend jamais. Je les ai rencontrées lors du tournage de mon précédent documentaire en Bolivie, grâce à Pascale qui travaille comme ethnologue avec elles depuis de nombreuses années. Nous avons passé de longs moments ensemble, chez elles, avec leurs enfants. J’ai découvert leur monde. À cette occasion, mes préjugés se sont heurtés à une réalité que je n’attendais pas. Ces femmes me fascinaient tout autant qu’elles provoquaient en moi un certain malaise. Au début, à mes yeux, Marta et Karina étaient des prostituées, pas complètement des femmes comme les autres. Je maintenais une distance. Lorsque j’apercevais un client, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver du dégoût et de la compassion à l’idée de la passe. Puis, peu à peu, derrière la routine, la banalisation, et les discours calibrés, je saisissais un regard, une parole, comme une faille qui laissait entrevoir autre chose qui me touchait. C’est à partir de cette expérience que j’ai choisi de réaliser ce film avec Marta et Karina avec cette question : quel regard peut-on avoir sur le commerce du corps ? La prostitution marginalise ceux qui la pratiquent et heurte notre manière de concevoir la sexualité. Mais elle est aussi le miroir grossissant d’une interrogation universelle sur les rapports entre les hommes, les femmes, l’argent et la nécessité de gagner sa vie.

Le réalisateur Philippe Crnogorac

Diplômé en anthropologie, ayant exercé différents métiers dans le milieu du cinéma, Philippe Crnogorac a très vite été attiré par le documentaire pour la liberté formelle qu’il permet et l’exploration des différentes facettes du réel auquel il nous convoque.
Après quelques films d’études, en 1998 il réalise en Bolivie son premier documentaire, La femme, la mine et le diable. Il découvre les mines de Potosi et rencontre les habitants de ces hauts plateaux andins qu’il retrouvera pour un autre film : La tentation de Potosi, sorti au cinéma en 2010.
Pour la télévision, il réalise des carnets de voyage pour Arte et un documentaire sur les familles recomposées pour France 3 Alsace.
Son film documentaire Chabada, la vie des hommes, co-produit et diffusé par France 3 Midi-Pyrénées, a été sélectionné dans de nombreux festivals. Le film est sorti en salle en 2007.

La co-auteure, Pascale Absi

Pascale Absi est anthropologue à l’IRD, un institut de recherche public français. Depuis une vingtaine d’années elle s’intéresse au monde du travail dans les villes des Andes boliviennes, où elle a vécu une quinzaine d’années. Dans ce cadre, elle a rédigé de nombreux articles sur les mineurs de fond, les commerçants, et les travailleurs précaires. Elle est l’auteure de « Les ministres du diable. Le travail et ses représentations dans les mines de Bolivie » publié chez L’Harmattan en 2003. En 2010, elle a écrit et tourné avec Philippe le film « La tentation de Potosi » qui, au travers de la figure du diable et du pacte diabolique, met en scène les conceptions de l’argent et de l’enrichissement dans cette région des Andes. De 2005 à 2009, elle a mené une enquête sur le milieu de la prostitution, notamment dans les anciennes maisons closes et auprès des prostituées qui passent des petites annonces dans le journal. Il s’agit d’une ethnographie classique, au long cours, impliquant des séjours de plusieurs jours dans les maisons closes afin de comprendre comment la prostitution prend sens et place dans la vie des femmes concernées et comment leur vécu s’articule avec les aspects plus publics de la pratique (l’organisation institutionnelle de la prostitution, la production étatique d’un corps prostitué, le débat sur la professionnalisation de la prostitution…). De ce travail sont nés une dizaine d’articles et l’envie de faire Marta et Karina, en discrète compagnie

Un peu de littérature avec Pascale Absi

Sur le débat en France autour de la prostitution :
• Absi Pascale, « La professionnalisation de la prostitution : le travail des femmes (aussi) en question », L’Homme et la société 2/2010 (n° 176-177) , p. 193-212
• Lilian Mathieu, Sociologie de la prostitution, Paris, La Découverte, « Repères », 2015, p. 128
• Deschamps Catherine et Souyris Anne, Femmes publiques : les féminismes à l’épreuve de la prostitution, Amsterdam, coll. « Démocritique », 2009, p. 187
• Tabet Paola, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’Harmattan, « Bibliothèque du féminisme », 2004, p. 207
Sur les conditions de travail dans les maisons de prostitution en Bolivie :
• Absi Pascale, « Femmes de maison : les avatars boliviens du réglementarisme ». In : Prostitution : l’appropriation sécuritaire d’une cause victimaire. Actes de la recherche en sciences sociales, 2013, (198), p. 79-92


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