Vie des champs, vie des villes. La ville, en tant que telle, est le terrain de jeu de la modernité des années 1920. Représenter, filmer la ville, et ce qui s’y passe, est un enjeu majeur pour nombre de cinéastes de ces années-là. Possible lieu pour “l’homme nouveau”, les cinéastes soviétiques se sont frottés à la question urbaine. Il n’était pas envisageable, dans un cycle consacré au cinéma soviétique de la période post-révolutionnaire, de ne pas aller à Odessa, aux côtés de l’Homme à la caméra.


L’homme à la caméra

Dziga Vertov – 1929, URSS, 1h30, Muet, copie 35mm

Réalisateur : Dziga Vertov (de son vrai nom David Abelevich Kaufman), cadreur : Mikhaïl Kaufman (son frère), assistante au montage : Yelizaveta Svilova (sa femme).

 

 

Un travail familial (en URSS, les films étaient collectifs) pour donner corps, à l’écran, à une ville et un peuple. L’intensité de L’homme à la caméra est si frappante, le film est si bouleversant, qu’aujourd’hui encore, près de 90 ans après sa réalisation, il fait figure de sommet de l’avant garde ! Dziga Vertov théorisait le cinéma, créant des clivages irrémédiables avec les cinéastes de sa génération (le cinéma soviétique fut loin d’être unitaire). En 1923, il publie un manifeste, dont la lecture est toujours source d’inspiration.

 

 

Ciné-Oeil

Dziga Vertov, 1923

 

Je suis un œil.

Un œil mécanique.

Moi, c’est-à-dire la machine, je suis la machine qui vous montre le monde comme elle seule peut le voir.

Désormais je serai libéré de l’immobilité humaine. Je suis en perpétuel en mouvement.

Je m’approche des choses, je m’en éloigne. Je me glisse sous elles, j’entre en elles.

Je me déplace vers le mufle du cheval de course.

Je traverse les foules à toute vitesse, je précède les soldats à l’assaut, je décolle avec les aéroplanes, je me renverse sur le dos, je tombe et me relève en même temps que les corps tombent et se relèvent…

Voilà ce que je suis, une machine tournant avec des manœuvres chaotiques, enregistrant les mouvements les uns derrière les autres les assemblant en fatras.

Libérée des frontières du temps et de l’espace, j’organise comme je le souhaite chaque point de l’univers.

Ma voie, est celle d’une nouvelle conception du monde. Je vous fais découvrir le monde que vous ne connaissez pas.

– Le cinéma dramatique est l’opium du peuple.

– A bas les rois et les reines immortels du rideau. Vive l’enregistrement des avants-gardes dans leur vie de tous les jours et dans leur travail !

– A bas les scénarios-histoires de la bourgeoisie.

Vive la vie en elle-même !

– Le cinéma dramatique est une arme meurtrière dans les mains des capitalistes ! Avec la pratique révolutionnaire au quotidien nous reprendrons cette arme des mains de l’ennemi.

– Les drames artistiques contemporains sont les restes de l’ancien monde. C’est une tentative de mettre nos perspectives révolutionnaires à la sauce bourgeoise.

– Fini de mettre en scène notre quotidien, filmez-nous sur le coup comme nous sommes.

– Le scénario est une histoire inventée à notre propos, écrite par un écrivain. Nous poursuivons notre vie sans avoir à la régler au dire d’un bonimenteur.

– Chacun de nous poursuit son travail sans avoir à perturber celui des autres. Le but des Kinoks est de vous filmer sans vous déranger.

– Vive le ciné-oeil de la Révolution !

 

 

 


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