Édito

 

 

Mars, mois à l’image de sa météo: changeant, inqualifiable et, surtout, peu mémorable. Et, sans boussole thématique, comment sélectionner les crus du moment parmi les milliers de potentiels trésors dont regorgent les abysses du vidéoclub? Mais « choisir, c’est renoncer », aussi arbitraire ce choix soit-il. Ce petit proverbe, comme tant d’autres fleurons si banals et pourtant si empreints de bon sens, appartient à ces idiomes qui semblent tout droit sortir de consciences collectives immémoriales; des phrases que l’on dit par réflexe, par coutume même, et dont le sens résonne bien au-delà des mots si simples dont ils sont composés. And so does Mars, petit mot de quatre lettres qui renvoie à un mois, voire même à la cité dans laquelle nous avons l’insigne honneur de nous trouver, mais aussi – racines antiques obligent – à un dieu – celui, romain, de la guerre. Mars, le bellator, l’impétueux guerrier, dont les couleurs sont flamboyantes et vermeilles. Mythologie oblige, l’astronomie (et –logie) suivent: Mars c’est la fougue et la passion; c’est la fureur et la tempête; c’est le feu et la rage. La destruction et la colère sont, au travers de ce dernier, incarnées par et assimilées à la bellum – la guerre; c’est ainsi que, traditionnellement, le culte de Mars débute lors de son mois homonyme, qui symbolise le début de la saison guerrière durant laquelle des jeunes hommes (dont Mars est aussi le patron) déploieront toute leur ardeur et leur fièvre à la gloire de Rome et de ses sanglantes conquêtes. Ce paradigme ancestral et viriliste questionne aujourd’hui quant à la place de la rage – concentré de colère et de destruction – au sein de nos sociétés; être révolté, tempêtueux, bouillonnant, enragé, est-il l’apanage des hommes? Si la guerre est un combat, pourquoi est-elle menée par ceux qui, objectivement, ont déjà tout? Mars est définitivement le début de la saison guerrière: celle née de l’ennui et de la soif de domination pour les uns, et celle née d’une colère sourde et d’une volonté de rébellion pour les autres; le 8 mars n’en est que la partie immergée – plutôt anecdotique et pourtant ô combien révélatrice – de l’iceberg. Là voilà notre épiphanie: ce mois et, surtout, cette sélection seront aux couleurs de la « ira feminina » – soit la nouvellement médiatique « female rage », la furie féminine. 

La colère des femmes, c’est cette fameuse chose qui n’existe pas. Une femme n’est pas en colère: elle a ses règles, est mal-baisée, est trop émotive, hystérique ou folle, bref, personne ne veut voir ça. Et d’ailleurs, personne ne le voit; tandis que ces messieurs, en grands défenseurs du bien commun, se bastonnent tous azimuts avec le premier venu dès que le-dit premier venu met un peu trop de temps à démarrer au feu vert, la gente féminine sourit poliment quand une haleine avinée lui jette un « compliment » au visage – avec bonus postillons pour plus de poids -, écoute patiemment un moustachu-coupe-mulet lui expliquer – de la manière la plus pédagogue du monde évidemment car c’est un homme bien et déconstruit – comment elle n’a pas bien saisi la complexité géopolitique du monde (quel grand coeur), ou encore regarde sans mot dire sa mère se faire humilier publiquement lors d’un dîner entre amis par le supposé élu de son coeur a qui elle a dit oui pour le meilleur (et surtout pour le pire) vingt ans auparavant. Mais, spoiler alert, la colère est là: elle est tapie sous des couches sédimentaires de patience, d’obéissance, de « bonne éducation », de culpabilisation, de violence subie et de peur. Enfouie et cachée, cette colère-là suinte et fuit pourtant par tous les moyens détournés qu’elle peut emprunter: tandis que les hommes crient, les femmes pleurent. Nos héroïnes du mois tendent pourtant à nous montrer d’autres schémas – sans pour autant toujours en esquiver (et esquisser?) d’autres. 

Dans Femmes au bord de la crise de nerfs, c’est une fureur toute méditerranéenne qui anime nos héroïnes; tout bouillonne, tout explose, tout s’insurge contre des hommes peureux et ridicules qui sont malgré tout aimés – à la folie pourrait-on dire – par nos madrilènes plus hautes en couleurs (et notamment locales) les unes que les autres. Le rythme effréné du film participe à la folie et au chaos ambiant qui règne autour de Pepa, la protagoniste principale, quittée par son amant Iván, et les femmes qui l’entourent, allant de l’ex-épouse psychotique d’Iván à sa meilleure amie sous l’emprise d’un possible terroriste. Mais comme dans toute bonne screwball comedy qui se respecte, le bruit et la fureur laissent finalement place à la sérénité, et l’on entrevoit en même temps que Pepa un nouvel horizon où d’autres (et plus sereins) amours pourront faire oublier l’amertume des anciens. De l’autre coté de l’Atlantique, Thelma & Louise nous montre quant à lui de quoi une amitié – anodine de prime abord mais aussi extrêmement sincère et puissante – peut vous sauver: d’un mariage raté d’abord, et d’une tentative de viol ensuite. Les moyens employés diffèrent néanmoins puisque Louise passe sans le vouloir de chauffeur à tireur d’élite en un temps record; le road-trip insouciant entre copines que laisse initialement présager le film bascule progressivement en un « seules contre tous » tour-à-tour joyeux et sombre, trivial et imprévisible, désespéré et désespérant. Ici, le destin de nos deux BFF est soumis à la violence masculine – qui n’a rien du quasi-grotesque de celle de Femmes au bord -, qu’elle soit banalisée – incarnée par le mariage de Thelma -, sexuelle et traumatique, ou encore sociétale – par peur de ne pas être crues, elles deviennent des hors-la-loi -; c’est néanmoins face à cette violence aveugle et injuste que nos deux amies se rebellent, et c’est de la peur initiale que naît leur fureur, de vivre comme d’être libres. Dans The Virgin Suicides, cette fureur se traduit par la brutalité des suicides des cinq soeurs Lisbon; certes, c’est à travers le point de vue d’un narrateur masculin que nous retraçons – ou tentons de retracer – leur courte existence et les circonstances qui les ont poussées à s’ôter la vie, mais c’est bien de l’adolescence au féminin – et de ses ténèbres cachées – dont elles sont la représentation fantomatique et quasi-abstraite. L’absence est en effet le thème central du film, qui montre subtilement mais consciencieusement comment l’expérience phénoménologique féminine (et notamment adolescente) est refaçonnée via la fétichisation et le prisme du désir masculin, en un cliché oscillant de la Madone à la Putain. La mort en filigrane de tout le film – outre le suicide des soeurs Lisbon, les injonctions infligées aux adolescentes (qu’elles soient familiales ou dues à leur transformation en jeunes femmes) représentent des petites morts métaphoriques – permet à Coppola d’évoquer, à grands coups d’esthétique Lana del Rey-esque, la lutte de ces adolescentes contre les narratifs normatifs et patriarcaux. La représentation de la mort dans La Reine Margot n’a quant à elle rien du coquette-core, et le rouge y est omniprésent; il plane comme un sombre présage sur le mariage de Marguerite et Henri; il se déverse dans les rues ensanglantées de la capitale après le massacre de la St-Barthélémy, et éclabousse la robe immaculée de Margot à la mort de son frère. Au milieu de cette brutalité hors-normes – qu’elle soit propre au récit ou au male gaze pernicieux qui noircit malgré lui le film -, Margot ne participe pas à ce déchaînement collectif, ne se rebelle pas à corps et à cris; sa révolte est intérieure, invisible, transformative et pourtant tristement vouée à l’échec. Car l’amour est sa seule et véritable arme; arme de peu de poids au temps des Guerres de religion, et tour-à-tour perçue comme une faiblesse passionnée, un obstacle aux ambitions et intrigues politiques, ou encore une erreur aux conséquences fatales. La (relative) subtilité de la révolte de Margot contraste singulièrement avec celle de Nina, héroïne de Black Swan: les manifestations du désespoir de Marguerite – qui la hante sans qu’elle puisse vraiment l’extérioriser – sont l’anti-thèse de celles de la folie de Nina. L’obsession est le mot d’ordre: obsession de la perfection, qu’elle soit technique et artistique, ou vis-à-vis de son rôle social de femme. La danseuse, suffoquée par des injonctions contradictoires – celle, par exemple, de rester une femme-enfant tout en étant forcée de développer mais de contrôler sa sexualité -, est à la fois soumise et sauvée par son aliénation: le Cygne Blanc, symbole du carcan d’un idéal de pureté et de féminité illusoire et étouffant, meurt en même temps que naît – et succombe à son tour – le Cygne Noir, sensuel, enragé et pourtant insouciant et maître de lui. La violence découlant de la domination masculine est bien souvent représentée de manière plus ou moins symbolique et indirecte; si Margot baigne dans le sang du Paris des Valois, elle reste néanmoins impuissante face à la mort qui l’entoure, tandis que Louise, citoyenne américaine blanche lambda, n’a tué un homme que par accident et dans un cas de légitime défense. Aileen Wuornos, protagoniste principale de Monster, renverse à grands coups de pieds – et surtout de balles calibre .22 – les schémas établis; anti-thèse du féminin idéalisé, celle qui fut renommée par la presse la première serial killer des États-Unis, est en effet une prostituée, lesbienne et, pour couronner le tout, meurtrière en puissance. La haine – mais aussi l’amour – est le leitmotiv du film; déshumanisée par ses semblables mais aussi par les actes qu’elle commet, Aileen trouve dans le meurtre un moyen de revanche et de contrôle dont sa vie a été privée jusqu’alors. Dans Lady Vengeance, Geum-ja tient plus de la mariée de Kill Bill – exception faite que la prison incarne la balle dans la tête. Injustement accusée d’un crime qu’elle n’a pas commis, Geum-ja prépare aussi minutieusement que ses gâteaux sa revanche contre Mr Baek (contraste ironique puisque « baek » signifie « blanc » en coréen);  sous une esthétique empruntant au néo-noir sous bonbon acidulé, cette figure ambigüe d’ange de la mort, entourée de joyeux drilles prêts à tout pour l’aider, est hantée par la rage – celle d’avoir été trahie et manipulée mais aussi privée de sa fille – autant que par la culpabilité – sociale avant tout, mais aussi celle engendrée par ses péchés et dont elle cherche désespérément l’absolution. Enfin, si Monster et Black Swan utilisent l’angle de la folie et des troubles mentaux divers pour « justifier » des dérives sanglantes qu’ils peuvent engendrer, Audition passe le cran au-dessus et nous catapulte sans ménagement dans le monde de la psychopathie, pure, dure et trash. Ce film, sorte de croisement japonais grinçant entre Nuit blanches à Seattle et Misery, endort notre vigilance à grands coups de clichés typiques de mélodrames de téléfilms pendant une (très) longue partie pour mieux nous traumatiser avec une scène de torture digne de celles infligées par Pinhead et ses petits copains cénobites. Asami, danseuse de ballet présentée comme une poupée timide et introvertie, se révèle être un bourreau monstrueux, mais aussi une victime; abusée et torturée durant son enfance, elle ne semble sincèrement épanouie que lorsqu’elle scie avec entrain les pieds de Aoyama, héros malheureux du film, incarnation d’une société misogyne par essence, mais inégale dans ses manifestations. 

Alors on souffle, on hausse le ton, on s’insurge, on se lève et on se casse mais, surtout, on soupire; eh oui, parce qu’on l’a vu, la frontière entre colère, haine, fureur et folie est plus fine qu’une couche de glace sous un soleil de plomb – et nous sommes toujours à deux doigts du plongeon glacé. Et si nos héroïnes – qu’elles soient des adolescentes américaines angéliques et suicidaires, des drama queens espagnoles des années 80 ou des psychopathes japonaises au sens artistique douteux – mettent de furieux high-kicks dans les schémas tout faits de ce que doit être une femme dans un monde régi par de vilains zhommes – en gros, des victimes passives supplément grands yeux de biche larmoyants -, le message qui sous-tend (malgré eux) ces films est, avant tout, qu’une femme en colère finit rarement heureuse, si tant est qu’elle soit toujours en vie; mais il ne tient qu’à nous tou.te.s de changer le monde et ses schémas archaïques – et avant tout le cinéma, tâche qui peut peut-être sembler moins ardue – pour faire mentir ce petit paradigme-là.


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