Vendredi 6 février 2026 · 20h30


Édito

 

 

Walter Benjamin le reconnaît en 1928 dans une lettre à Alfred Cohn : « Je sais maintenant qu’il est plus difficile d’arracher trois lignes à cette ville que d’écrire un livre sur Florence. » Il y a au moins une raison à cela : Marseille est le lieu de naissance des cartes postales. Comme toutes les villes, certes, mais depuis plus longtemps encore, elle est une ville reproductible, façonnée par l’ensemble des clichés qui en font une réalité transportable et compacte. L’éclat de ce soleil aveugle : il recouvre une autre face de Marseille, fait de colonnes de fumée, de nuages de béton et d’acier, et de réseaux de câbles.

« Marseille Sans Soleil » est une récolte d’image fabriquées dans la brume, depuis les quais du port moderne. Au fil de trois séances, les nuages se métamorphosent, prennent la forme de réseaux superposés, condensent l’histoire des migrations, du transport, du stock et de l’industrie. À l’ombre de ces nuages concrets, Marseille se débarrasse un peu de son folklore et prend l’allure d’un maillage du système-monde. Les luttes anti-coloniales filmées hier par Paul Carpita, la danse des conteneurs et les infrastructures du cloud d’aujourd’hui marquent les trois moments de cette métamorphose.

Le poète et chercheur Tung-Hui Hu parle d’Internet comme d’un ensemble de « greffes » : le cloud s’implémente sur des routes terrestres et maritimes préexistantes, et renforce avec elles un développement géographique inégal. « Marseille Sans Soleil » s’intéresse au port contemporain, squatté par les data centers et pris d’assaut par les câbles sous-marins, pour explorer, à travers la stratification du nuage, l’inconscient portuaire de la ville.

Jules Conchy
 
 
Revue Débordements

Débordements est une revue de cinéma fondée à Lille en 2012, composée d’universitaires, de professionnel·les et de cinéphiles francilien·es, nordistes et marseillais·es. La revue vit grâce au travail bénévole de ses membres, ainsi que des auteurices dont elle publie les textes. En ligne, elle est en accès libre, gratuite et sans publicité.

Débordements repose sur ces trois piliers que sont la critique, la recherche et la création  cinématographique, dont elle orchestre le dialogue à travers une variété de publications. Les  attentions qu’elle prête aux formes, aux représentations et aux récits cinématographiques se  doublent de préoccupations économiques, sociales et politiques affirmées.


Marseille sans soleil

de Paul Carpita | 1960 | France | 17 min

Ce film sur le tournage d’un film est à la fois une ode poétique à Marseille, un pamphlet contre les « faux amis de passage » de la ville, et un essai sur les conditions matérielles du cinéma. Jean-Pierre, réalisateur, s’entoure de deux amis, Monique, scripte, et Alain, chef op, pour tourner un film sur Marseille qu’il souhaite débarrasser de tout pittoresque. Loin de la Marseille « des cartes postales », il filme une ville mélancolique et nuageuse. Jean-Pierre organise le tournage à la façon d’un poète : il tourne spontanément, au jour le jour, en fonction de son inspiration, et se débarrasse de la structure traditionnelle des tournages. Sa spontanéité lui permet de s’émanciper du carcan pagnolesque, de ses bars du Vieux-Port, de ses parties de cartes et de son soleil qui tendent à Marseille un miroir déformant, pour filmer la ville sous les nuages et la fumée du port industriel. Certes, sous tous ces aspects, ce Jean-Pierre ressemble fort à Carpita. Mais il s’agit peut-être moins de faire son autoportrait que de réfléchir à la restructuration des rapports entre art et industrie au tournant des années 60, après la censure du Rendez-vous des quais, et juste après l’émergence de la Nouvelle Vague.


Le Rendez-vous des quais 

de Paul Carpita | 1955 (fin de la censure : 1990) | France | 1h15

Lors de sa deuxième projection publique en 1955, Le Rendez-vous des quais est désavoué par le Parti Communiste et confisqué par le CNC, qui l’enterre à Bois-d’Arcy pendant plus de trente ans. À sa ressortie en 1990, il fait l’objet d’un véritable engouement : on voit en lui un cas unique de « néoréalisme français », voire un avant-coureur de la Nouvelle Vague. Jouant de la polysémie de son titre, le film se présente à la fois comme une intrigue amoureuse entre une ouvrière, Marcelle, et un docker, Robert, et comme une chronique de la lutte internationaliste contre la guerre d’Indochine. De 1950 à 1955, Carpita filme la vie du port, d’abord sous formes d’actualités, puis à partir d’un canevas de fiction qui lui permet d’adapter son récit aux événements politiques et quotidiens de la ville. Le film est tourné avec des dockers amis, des acteurices non-professionnel.le.s et une équipe réduite. Il est auto-financé, avec seulement l’aide du PC, qui fournit les pellicules, et celle du laboratoire de Pagnol, qui met à disposition du matériel de développement et de montage. Ce tournage défie les conventions du cinéma de l’époque, construites autour d’écoles élitistes (IDHEC) et d’un ordre hiérarchique sanctionné par la carte professionnelle, un monde clos et très parisien auquel Carpita revendique de ne pas appartenir. Plus lumineux que Marseille Sans Soleil, le Rendez vous est fabriqué dans et par la lutte, avec l’idée que la situation historique détermine aussi bien les moyens de la lutte que les histoires d’amour.


Informations pratiques

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La billetterie ouvre 30 minutes avant le début de chaque séance.

Nous pratiquons le prix libre (chaque personne paie ce qu’elle veut/peut/estime juste).

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