Dans un mouvement vers des formes alliant littérature et image le Videodrome 2 donne carte blanche à Pierre Guéry (poète, écrivain, traducteur) et à Boris Nicot (cinéaste et auteur). Ce cycle en carte blanche s’intitule “Chili : utopies, clivages et trahisons – autour de l’œuvre documentaire du cinéaste Patricio Guzman” et se déroule du mercredi 25 au dimanche 29 janvier 2017. Il sera repris du 21 au 25 février 2017.
« Je me souviens du 11 septembre 1973, jour sombre où l’Amérique fomenta un coup d’État pour abattre la révolution pacifique et démocratique qui se construisait dans mon lointain pays, le Chili, éliminant son président de la République, Salvador Allende, ce “fils de p..” comme se plaisait à le dire Richard Nixon. Je n’oublierai jamais la brutalité de la dictature alors mise en place pour plus de 17 années, années de souffrance, de mort, d’exil et d’écrasement de la mémoire. Il est temps de se souvenir, car un pays sans passé ne peut pas avoir de futur. » Patricio Guzman


Filmer obstinément

de Boris Nicot – 2014, France, 1h40

Un portrait du cinéaste Patricio Guzman. Le film propose un voyage à travers son cinéma, marqué par l’Histoire récente de son pays le Chili. De La Bataille du Chili, monument du cinéma direct retraçant les derniers mois de Salvador Allende et de l’Unité Populaire chilienne, au Bouton de Nacre, projet en chantier filmé ici dans sa genèse, Patricio Guzman se dévoile et dévoile sa vision du cinéma :
“Je peux raconter Nostalgie de la lumière en quatre phrases. Mais le film dure 90 minutes. Il y a de longs moments durant lesquels il faut décrire, et décrire, c’est faire surgir quelque chose à partir de rien. L’extraire de la réalité. Parfois extraire d’une réalité sans beauté quelque chose d’intéressant, quelque chose qui soit vivant. C’est le plus difficile. Depuis toujours, j’essaie de trouver la formule, de prendre conscience de ce qu’est “décrire”. Si je n’avais pas connu un coup d’Etat et une tragédie nationale qui va durer un siècle, j’aurais peut-être fait des films… légers. J’aurais été un réalisateur très différent”. Patricio Guzman

 

 

 

Après Un étrange équipage (2010), portrait du producteur Stéphane Tchalgadjieff, vous rencontrez le cinéaste chilien Patricio Guzmán, tous deux différemment engagés dans le cinéma. Pourquoi avoir décidé de le filmer chez lui ?
Effectivement, cette rencontre est un huis clos chez lui, mais cela s’est décidé au montage. En réalité, ça n’était pas si net dans mon projet, ni pendant les différentes étapes du tournage, où j’ai filmé trois espace-temps principaux : la préparation de son prochain film, ses oeuvres antérieures à travers un grand entretien approfondi chez lui, sa pratique de transmission, enfin, à travers le suivi d’un séminaire à San Sebastián. En même temps, dès les repérages, j’ai senti que son domicile était important car c’est aussi son atelier en quelque sorte et l’atelier de production de sa compagne Renate Sasche, devenue sa productrice depuis Nostalgie de la lumière. Par ailleurs, je ne savais pas jusqu’où allait me conduire le suivi de la préparation de son prochain film, El Botón de nácar. C’est une des choses qui m’a guidé ensuite au montage : articuler sa filmographie accomplie à cet élément naissant, inaccompli. Le passé et le futur. Il était donc logique de resserrer les choses autour de son environnement de vie, de convoquer depuis là tous ces éléments lointains qui sont la matière même de son cinéma. C’était de plus mettre en scène simplement et avec clarté notre rencontre, sa manière de m’accueillir chez lui, dans son monde, qui est aussi celui de l’exil.

Patricio Guzmán parle de ses films et de l’histoire de son pays, analyse des documents, des photographies, des extraits, dessine des schémas ou travaille avec ses collaboratrices. Quel était le plan de tournage ?
Tous ces éléments sont constitutifs de son cinéma, qui est documentaire dans une acception très simple me semble-t-il. Classique d’une certaine manière. Pour une bonne part, son cinéma ambitionne de « faire document », au sens d’une trace prenant en charge l’Histoire, ici l’histoire du Chili de l’Unité Populaire, autrement sujette à l’oubli, à la négation ou simplement à la négligence des puissants. À cette fin, il tisse ses récits en regroupant des traces, documents et témoignages, pariant sur la capacité du document à provoquer la quête du sens, voire l’anamnèse, comme on peut le voir très distinctement dans La Mémoire obstinée. Aucun doute qu’en entreprenant son portrait, je devais lui retourner, à ma manière, les dispositifs et le type de document qu’il utilise pour faire émerger la parole de ses « personnages ». C’est important de rappeler qu’il pourrait être le personnage d’un de ses propres films. Il n’y a pas d’extériorité entre ce qu’il filme et ce qu’il est.

Comment avez-vous déterminé les extraits de ses films, souvent commentés par lui-même, et leur place dans le montage ?
Étant moi-même monteur du film, je tenais à tresser les choses pour atteindre à une unité, ou que les extraits de ses films et les images de mon film ne composent pas un tissu trop bariolé. Cela a été rendu possible par une immersion longue et profonde dans sa filmographie, un processus d’appropriation qui est préalable au tournage. À l’issue de cette immersion, j’ai défini un stock d’extraits, classés rigoureusement selon des thématiques et des problématiques qui m’importent. Au moment de l’entretien, j’avais une palette d’extraits et en terme de mise en scène, j’ai cherché à provoquer quelque chose par le visionnage de certains extraits. J’ai aussi proposé à Patricio de choisir un élément, et il est allé fouiller dans les rushs sonores de La Bataille du Chili, ce qui a donné la séquence autour du Nagra.

Une idée de transmission de la mémoire, celle d’un pays, traverse le film et Patricio Guzmán apparaît comme cet « auteur de l’histoire du Chili » évoqué en introduction.
J’affirme clairement par le montage dans cette introduction que l’auteur de la véritable histoire du Chili, cet auteur manquant, c’est lui. Mais ça ne dit pas tout de sa démarche. Le premier film de Patricio Guzmán que j’ai vu, juste avant de partir m’installer en Amérique du Sud, a été La Bataille du Chili. Ce film m’a bouleversé. Jamais avant de voir ce film je n’avais senti d’aussi près et de manière aussi forte et prenante un processus révolutionnaire, celui de l’Unité Populaire, l’énergie et l’enthousiasme partagés, les ressources de solidarité et d’ingéniosité dont avait fait preuve ce peuple dans l’adversité. Jamais non plus je n’avais ressenti cette émotion terrible d’assister à la montée progressive de la fureur conservatrice, puis à la violente destruction de ce projet politique. C’est, je crois, la grande réussite de ce film que d’offrir encore aujourd’hui ce miroir intense aux idéaux politiques progressistes.

Quel est votre point de vue sur son oeuvre et sur lui après avoir réalisé ce portait ?
Je crois qu’il y a un point qui fait du cinéma de Guzmán quelque chose de considérable, dans son obstination même, et que je n’arrive pas à limiter au travail de l’historien, aussi noble et essentiel soit celui-ci. Il y a tout au long de sa filmographie une manière de se confronter à l’émotion humaine, sans détour, qui est unique. D’ailleurs, lors de nos entretiens, j’ai essayé à un moment d’emmener Patricio sur le terrain de ce qui m’apparaît comme une « mission » à laquelle il s’astreindrait. Avec la douce fermeté qui le caractérise, il s’en est défendu. Pourtant, je continue de le percevoir comme un artiste qui poursuit un objectif de vérité historique conjugué à un objectif plus incertain et plus mystérieux, qui serait peut-être un objectif de soin. Salvador Allende lui-même était médecin de profession. Cela, on n’en a jamais vraiment parlé, mais en fait je perçois Patricio Guzmán comme une sorte de cinéaste-médecin, cherchant à soigner une blessure enfouie, qui ne se referme pas.

Source : Entretien avec Boris Nicot paru dans le quotidien du FIDMarseille du 5 juillet 2014

Propos recueillis par Olivier Pierre     


L’édito des programmateurs ::

La recherche des traces est consubstantielle à la lutte de Patricio Guzman, cinéaste indigné qui consacre sa vie à dénoncer ce coup d’État et son oubli. Dans son œuvre, la trace la plus infime, la plus anodine est l’objet d’une quête incessante car elle peut encore subsister lorsque tout est détruit. Peut-être les traces deviennent-elles alors la seule chance pour qu’une mémoire se constitue et qu’un récit collectif vienne relever l’horreur, parer au risque de son retour, panser les plaies, établir un terrain sur lequel une justice puisse être rendue ?

Depuis ce moment à la fois cruel et matriciel que fut pour lui, personnellement, le tournage de La Bataille du Chili et le coup d’État de 1973, Patricio Guzman mobilise et agence, au fil de ses différents opus, plusieurs palliatifs à l’oubli proprement cinématographiques. Inlassablement il reconstruit le lien entre passé et présent, nous conviant à une nécessaire relecture de l’histoire pour maintenir l’Histoire récente du Chili vivante. Être citoyen, être cinéaste sont pour lui les deux faces d’une même pièce, et filmer est également une façon d’analyser le développement et les conséquences de la répression infligée par la dictature, c’est-à-dire du terrorisme d’État.

Ce cycle sera l’occasion de découvrir ou de reparcourir l’œuvre indispensable d’un cinéaste majeur.

Il offrira aussi des temps de parole, de lecture et de débat nécessaires à la compréhension historique et politique d’un pays où l’Unité Populaire, démocratiquement élue en la personne de son leader Salvador Allende, a été violemment écrasée par le coup d’état du 11 Septembre 1973 : une répression sanglante et un recul sans précédent, portés par une bourgeoisie réactionnaire et par l’armée, avec la complicité diplomatique et financière des États-Unis qui voyaient là une occasion rêvée d’y installer rapidement un laboratoire et un étendard d’économie et de politique ultra-libérale en Amérique Latine.
En nos temps géopolitiques plus que troublés depuis qu’un autre 11 Septembre tristement célèbre (2001) a mis le feu aux poudres sur l’échiquier international ; à l’heure où diverses formes de populisme aux relents fascistes gagnent dangereusement du terrain dans de grandes nations pourtant emblématiques de la démocratie ; à l’heure où ces mêmes populismes font leurs choux gras de la montée des intégrismes religieux et des cassures sociales pour imposer des idées et des actes toujours plus individualistes et sécuritaires, il ne nous semble pas inutile de nous retourner, collectivement et face écran, sur un des régimes occidentaux les plus durs des cinquante dernières années, afin de comprendre comment un terrorisme d’État peut advenir en démocratie, et comment une dictature illégitime peut durablement et profondément affecter tout un pays même lorsqu’elle est déclarée officiellement morte.
Dans le regard qu’offre cette importante rétrospective, nous trouverons ensemble, peut-être, un peu de force, de souffle et de pensée pour affronter nos Hydres contemporains.

C’est ce à quoi le cinéma documentaire de Guzman, toujours en (r)évolution, nous engage.

Politiquement.

Poétiquement.”
Boris Nicot et Pierre Guéry


 

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