Edito

 

 

 

 

Soleil qui tabasse, campagnes crissantes, pin cigalés et torses en sueur: un avant-goût de juin. Mois aux lumières des tableaux de Van Gogh, routes de goudron flou, champs de blé oscillant doucement sous la brise brûlante et scintillements d’une mer pétrole. Juin, c’est la chaleur qui cuit doucement, les poils plus dorés que de l’or, l’odeur sèche de la garrigue, les fins de jour aussi longues qu’une éternité. 

Cette poésie (moisie) résume en quelques mots un amour immodéré pour l’été, doublé néanmoins d’un mépris infini pour quiconque me parle de « call me by your name core », inspos Pinterest « peach summer » ou de recettes Insta de tomates au basilic – les cosy winter fans, là, quant à vous, on vous donnera même pas l’heure. 

L’été est plus qu’une saison – et surtout bien plus que des trends TikToks (oui vous l’aurez compris je suis un boomer) -; ce sont des sensations, des motifs, des odeurs, des souvenirs, de la pasión.

C’est ce cocktail sensoriel qui se retrouve dans cette sélection: ici, pas de rom-coms cliché, de clasicos de Letterboxd ou de films d’Eric Rohmer, mais juste en quelque sorte un échantillon de la crème de la crème – en tout cas à l’humble avis de votre serviteur.e – de ces indicibles riens qui forment le tout grandiose qu’est l’été. 

Pour commencer en grande pompe – et parce que je suis un.e sacré.e mariole -, (re)découvrons Tintin et le Lac aux Requins; avis aux Tintin haters, le scénario est une exclusive story – bref, Hergé n’y a pas insufflé son racisme de gros zgeg sa patte si subtile, et vous pouvez donc regarder ce banger sans vous faire cancel. On y retrouve notre blondinet sympathique qui se rend en Syldavie – pays aussi imaginaire que bucolique – pour découvrir le nouveau projet top-secret du Pr Tournesol, avec Milou et Haddock à ses talons; évidemment, dix minutes de film suffisent pour que Tintin échappe à un crash d’avion, fasse amis-amis avec deux gosses du patelin et se retrouve au coeur d’un complot mondial. Action, aventure, bande-son iconique et ambiance typiquement années 70: voilà la recette de ce petit film sans prétention et empreint de cette même douceur surannée qu’on retrouve dans la vieille maison familiale – avec son goût de sirop de pêche, la fraîcheur des tommettes et pour écho le bruit des criquets. 

Contrastant fortement avec le soleil et la chaleur syldaves, la grisaille de la Zubrowka semble pourtant tout illuminée des couleurs bonbons du Grand Budapest Hotel; dans son décor alpino-balkanique enneigé, on découvre en flashbacks l’histoire de Zero Mustapha, ancien lobby boy sous le commandement plein de rigoureuse finesse du bataillon hôtelier de M. Gustave, concierge dont la méticulosité professionnelle n’a d’égale que celle de sa moustache, et ardent séducteur de vieilles dames fortunées à ses heures perdues. Mais quand une de ces lady lègue un tableau hors de prix à ce middle-aged et dandy Roméo, Zero va tout mettre en oeuvre pour sauver la tête alors en danger – et savamment parfumée à L’Air de Panache – de M. Gustave. Avantage non-négligeable, le froid de l’hiver zubrowkien nous rafraîchira, même fictionellement, un bref instant à ces heures de canicule. 

Quittons le raffinement du Grand Budapest pour laisser place au chahut de Pompoko; dans un Japon des années 90 en pleine expansion, des tanukis – sortes de ratons-laveurs qui seraient dotés de pouvoirs mystiques (ainsi que d’énormes bedons et balls) – tentent, à grand renfort d’espiègleries magiques et de facéties délirantes, de protéger leur forêt de sa destruction par les humains. Véritable ode à la nature et à sa folie magnifique, le combat de Shokichi et de ses semblables contre la modernité urbaine toujours plus phagocytaire est aussi voué à l’échec que tendrement farouche, et la campagne de Tama, entre paysages idylliques et féerie verdoyante, incarne tous les mystères et la sombre yet si flamboyante beauté dont l’été, avec son caractère d’ultime apogée, semble auréoler le monde. 

Après la poésie des campagnes, le cloaque tragique de la ville. Drunken angel nous jette sans ménagement dans les bas-fonds d’une Tokyo d’après-guerre, où un docteur dévoré par l’alcool va, contre toute attente, se jeter corps et âme dans une tentative de rédemption d’un jeune yakuza tuberculeux. Ici, l’été est sale, purulent et putride, et on se sent pris à la gorge par ses vapeurs nauséabondes et la violence des sentiments qu’il nous inflige. Les passions, comme la sueur, suintent par tous les pores, et Toshiro Mifune, dans son premier rôle, crève l’écran en voyou plein de contrastes, tiraillé entre machisme de gangster et vulnérabilité juvénile désespérée. Le lien qui unit l’ange ivre et le yakuza ombreux est tour-à-tour méfiant, éperdu, fait de rejet puis d’abandon, de peur et de colère, mais aussi d’une intense et inattendue affection. La chaleur, comme une chape de plomb, exacerbe et illustre la folie bouillonnante qui règne dans ce bourbier malsain où la désillusion se bat avec une foi profonde en l’humanité – mais de ce combat, on ne sait pas vraiment qui ressort vainqueur. 

Si les conséquences de l’occupation américaine se lisent en filigrane dans Drunken Angel, le choc culturel illustré par Merry Christmas Mr Lawrence n’a quant à lui rien de métaphorique. Film de guerre a priori (plus ou moins) classique, on y suit la vie tourmentée de prisonniers anglais dans un camp japonais implanté à Java, sous le commandement du très sévère et très traditionnel – jusqu’au bout de ses yeux rehaussés de khôl – Capitaine Yonoi, mais l’arrivée du charismatique Lieutenant Celliers, à l’aura aussi aveuglante que le blond de ses cheveux, va bouleverser le statu-quo et la vie du camp – celle des captifs comme des geôliers. Vivier des passions humaines – soulignées par la bande-son onirique de Ryūichi Sakamoto – le terrain historique du film n’est qu’un prétexte à la mise en abîme de toutes sortes de fascinations: celle, réciproque, de l’Orient et de l’Occident, ou encore celle des forbidden colors, amours hors-normes, troublantes et aussi terribles que des raz-de-marée. Dans cette jungle étouffante, nous sommes tou.te.s comme Lawrence, tiraillé.e.s de tous côtés; qui a raison? qui a tort? L’universalité du film réside en cette conclusion: tout le monde est coupable, et personne ne l’est vraiment. 

La mort en été, à l’atmosphère si paradoxale et presque oxymorique, fascine donc globalement la psyché humaine et notamment celle d’écrivains, allant de Mishima à Thomas Mann. Mais Thanatos ne va pas sans Eros, et Mort à Venise en est un des plus poignants exemples; Visconti y porte à l’écran le dernier voyage d’un compositeur autrichien, Gustav von Aschenbach, dont le destin tragique va être bouleversé par sa rencontre avec un jeune noble polonais. Quasiment absent de dialogues, le film nous plonge dans une atmosphère muséelle, où chaque plan revêt la beauté grave et noble d’un tableau de maître. Ici, la moiteur est celle d’une ville agonisante, à l’atmosphère aussi belle que pestilentielle, et les personnages sont tour-à-tour plus bouffons, tragiques, graves ou passionnés que ceux de la Commedia dell’Arte. Les brèves apparitions de Tadzio sont autant de ces brefs instants immuables qui composent la partition douce-amère inhérente à la saison du soleil – à son velours comme à ses brûlures. Au milieu du cruel jeu d’apparences de la vie, le masque énigmatique de ce (très) jeune Apollon slave est le seul qui semble receler une vérité inaltérable et immémoriale, et nous éblouit les rétines pour mieux nous percer et nous irradier le coeur, à jamais. 


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