Dimanche 17 mai 2026 · 19h30
Édito
Ever tried. Ever failed. No matter. – Déjà essayé. Déjà échoué. Qu’importe.
Spontanément, on est tenté de ranger Huston aux côtés des grands noms du cinéma classique américain : Ford, Hawks, Walsh…. Sa collaboration soutenue avec Humphrey Bogart (six films), à laquelle il doit l’essentiel de sa réputation, comme le fait qu’il fut le scénariste de Hawks (Sergent York) ou de Walsh (High Sierra), y invite. Mais un regard un peu plus large sur le cinéma de Huston fait voir immédiatement qu’il s’agit là d’une fausse piste. On ne trouve pas chez les cinéastes susdits l’équivalent d’un film quasi-expérimental comme La charge victorieuse (1951) ou de l’esquisse burlesque et improvisée, au style de bande dessinée, de Plus fort que le Diable (1954), qui tourne en dérision ce qui valut à Huston sa réputation, c’est-à-dire sa collaboration avec Bogart.
La force et le mystère du cinéma de Huston tient dans le destin de ces deux films. Véritables fiascos lors de leur sortie, ces deux films déconcertants ont eu, avec le temps, plus de spectateurs que Moulin-Rouge (1952), qui connut un grand succès public lors de sa sortie. On en vient donc à se demander pourquoi les films de Huston vieillissent si bien. Question tout également soulevée par ceux façonnés intentionnellement pour le grand public comme La lettre du Kremlin (1970) dans lequel le cinéaste plaçait de grands espoirs, ou Le piège (1973), qu’il n’aimait pas du tout, qui furent des échecs mais que l’on revoit aujourd’hui avec un plaisir indicible.
Le secret de cette longévité s’explique-t-il par le style de Huston? Ce n’est certainement pas son avis : « Comme réalisateur, je ne crois pas avoir un style particulier. On me l’affirme, je ne le vois pas. Il n’y a aucun point commun entre La charge victorieuse et Moulin-Rouge. Le critique le plus attentif ne peut discerner que les deux films ont eu le même metteur en scène ». On pourrait renchérir indéfiniment sur cette opposition. Quoi de commun entre Gens de Dublin et L’homme qui voulut être roi ? Freud et African Queen ? Si Huston repousse l’idée qu’il ait un style, au sens où Bergman, Buñuel ou Fellini en ont un, par contre, il est convaincu qu’il y a des règles de grammaire cinématographique, comme il y a des règles grammaticales du langage. Leur maitrise est indispensable pour faire un bon film. Un plan qui dure deux secondes de trop et on perd l’attention du spectateur. Maitriser l’usage de la caméra au point d’en faire oublier l’existence est indispensable pour la fluidité de la narration.
Mais pour raconter quoi ? Certains thèmes dominent dans le cinéma de Huston, comme celui de la quête de l’impossible, qu’elle conduise à l’échec (Le Faucon maltais, Le trésor de la Sierra Madre, Quand la ville dort, Moby Dick, L’homme qui voulut être roi,…), ou au succès (Les insurgés, African Queen, À nous le victoire,…). Aussi dominant soit-il ce thème ne recouvre pas les quarante-deux films du cinéaste (Plus fort que le Diable, La Bible, Le dernier de la liste, …).
Ni style, ni « message », donc pas d’œuvre. D’ailleurs, il était inconcevable pour Huston que l’on puisse lui consacrer une rétrospective. Gros consommateur de littérature, il a trouvé certaines histoires intéressantes chez des auteurs très différents (W.Burnett, S.Crane, R.Gary, D. Hammett, Joyce, Kipling, Lowry, C. McCullers, Melville, le mystérieux B. Traven, sans compter La Bible). Il a voulu les raconter au cinéma. Le cinéma, via le scénario qui adapte l’œuvre littéraire, la rédaction des dialogues, leur exécution orale et mise en images avec la mise en scène, jusqu’au montage final n’est pour lui rien d’autre qu’un prolongement naturel de l’exercice d’écriture. Dans cet exercice, comme nombre de ses personnages, Huston entreprend souvent l’impossible, qu’il s’agisse d’adapter Lowry ou Melville ou d’aller tourner en pleine jungle sur un fleuve déchaîné. Lorsqu’il est plus raisonnable et qu’il tourne en studio une adaptation de Hammett ou de Burnett, il crée un nouveau genre, le film noir, puis l’un de ses sous-genres, le film de casse. Chaque film de Huston est hors genre ou, si l’on préfère, d’un genre nouveau.
Éric Audureau
Gens de Dublin (The Dead)
de John Huston | 1975 | États-Unis, RFA, Grande-Bretagne | 1h22 | Vostfr

Le premier film de John Huston était l’adaptation (par son auteur même, Dashiell Hammett) d’un roman noir. C’était Le Faucon Maltais, en 1941. En ce temps-là, à Hollywood et partout, le cinéma est essentiellement tourné en studios, et beaucoup dans des intérieurs reconstitués. Et c’est le cas du Faucon Maltais, où l’on passe d’un bureau à une chambre d’hôtel en permanence.
Le dernier film de John Huston, ce sont les Gens de Dublin, ou, plus précisément, The Dead – Les Morts. Gens de Dublin – Dubliners, en effet, est le titre du recueil de nouvelles de James Joyce, et The Dead le titre de la dernière nouvelle de ce recueil, que Huston adapte.
C’est également un film d’intérieurs.
C’est un réveillon, qui se déroule chez les « demoiselles » Morkan. Nous sommes dans une forme de -moyenne- bourgeoisie lettrée, en l’occurrence éprise de musique. Quoi qu’il en soit, dans un milieu d’apparences, de bonnes manières, de non-dits. Et ce soir de réveillon, entre les discours, les moments musicaux et les discussions en aparté, une comédie humaine douce amère se déploie sous nos yeux, avec brio et sans mépris de la part de Huston. Il semble même chercher à les accompagner dans leurs rêves de grandeur.
Mais tout échoue : les discussions s’étiolent, les moments musicaux sont un peu ternes, les discours un peu fades.
Il y a quelque chose de poussiéreux et d’empesé dans l’air, sur les épaules des convives et des hôtesses, une vie, une joie qui ne parviennent pas à jaillir, en dépit de tous les efforts et des apparences (après tout, n’est-ce pas une fête à laquelle nous assistons ?)
C’est que la vie, l’amour, sont ailleurs, et c’est la bouleversante fin du film, dans sa simplicité, dans sa beauté.
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