Édito

 

Mal vu mal dit prend des nouvelles du « cinéma muet ». De ce cinéma « pauvre », qui n’a ni la couleur, ni la parole, qui n’a que les yeux. De ce cinéma qui a pourtant su nous donner à voir et à entendre quelque chose que nous n’avions jamais vu ni entendu.

Tous les films que nous proposerons seront projetés dans le silence. Comme l’écrivait Jean Louis Schefer à son égard :

« Le cinéma, même muet, n’a jamais pu être un cinéma silencieux. C’est plus entièrement un cinéma pris dans le chuchotement (les cartons, par exemple, lus à voix basse aux enfants au cours de projections). Et par ce silence chuchoté dans les premières images, un retour de cette poussière en nous, de cette lumière, de ces corps gris ; comme si un enfant, assis en nous, tenait encore notre main. »

* * *

S’il existe aujourd’hui un cinéma sur l’amour, Borzage en est l’inventeur. Mais de l’amour transcendant teinté de puritanisme, auquel on a trop souvent tenu à le cantonner, la redécouverte de L’Isolé finit de l’en extraire.

Un conte. Quelque chose n’est cependant pas tout à fait assorti : la crasse sur les mains de Mary, la précision sèche, naturaliste, des gestes fermiers, les ténèbres qui bordent le marais et les petites brillances qui s’agitent sur les fenêtres aux lignes brisées de Tim. Ce n’est que dans cet ensemble de perspectives rompues, un peu dissonantes, que le désir semble pouvoir opérer. Des endroits où on ne l’attend pas, on l’exhume.

Borzage déplie ses puissances d’émerveillement à partir de fêlures (mentales, physiques, dans les cadrages, dans les décors). Il part des empêchements des corps pour mieux retranscrire les bouleversements de petites extases inoubliables : celles des premières fois. Sans que l’on s’y attende, Cendrillon se dissout et l’on bascule miraculeusement vers un grand récit de mutation. Nous évoluons en eaux troubles, nous voilà dans le conte érotique. Cette histoire ne pouvait s’ancrer que dans ce nulle part d’Amérique à peine ébranlé par la grande Histoire (à un fauteuil près). Ces habitations près du marais d’où tous les ogres, toutes les fées pourraient surgir, ce lieu de toujours est enfin rendu à un ici. Toutes les magies, tous les enchantements se referment sur eux-mêmes et, condensés au maximum, se retrouvent sous le dictat d’une économie implacable : celle des corps transformés (de la plus simple des manières : on se lave les mains, on fait un shampoing, on perd sa jambe). Voici Tim et Mary saisis par les dernières neiges éclatantes, sur des terres immaculées où tout est à refaire. S’étiolent alors nos dernières inquiétudes. En sortant de la salle, on veut croire au monde ; on a un peu moins honte d’être un homme.

* * *

Une programmation proposée par Simon Gaillot et Olivier Geli


L’Isolé (Lucky star) de Frank Borzage

1929 | États-Unis | 1h40

« Lucky Star est un film dont on n’avait aucune image jusqu’en 1990 où une pellicule 35 mm fut retrouvée par la cinémathèque hollandaise. Les intertitres originaux ont été retrouvés dans les archives de la Fox. Dernier film à la Fox avec Gaynor, et dernier film muet de Borzage. William Fox achète un millier de salles juste avant la crise de 29. Après six semaines de tournage, 70 % du scénario ont été filmé. William Fox fait cependant tout interrompre pour tout recommencer en parlant. Farrell et Gaynor prennent des cours de diction. On impose ensuite à Borzage un dialog director qu’il ne tarde pas à renvoyer. Heureusement la version sonore est destinée au marché américain alors qu’est tournée en parallèle une version muette destinée à l’étranger car le doublage n’est pas au point. Et c’est cette version muette, retrouvée en Hollande, qui est la seule à avoir survécue. »


Informations pratiques

Rejoindre l’évènement Facebook

La billetterie ouvre 30 minutes avant le début de chaque séance.

Nous pratiquons le prix libre (chaque personne paie ce qu’elle veut/peut/estime juste).

Nous croyons au prix libre comme possibilité pour chacun·e de vivre les expériences qui l’intéressent et de valoriser le travail accompli comme il lui paraît bienvenu. L’adhésion à l’association est nécessaire pour assister aux projections, elle est accessible à partir de 6€ et valable sur une année civile.

Les séances de cinéma
Videodrome 2 | 49, cours Julien | 13006 Marseille Carte