En attendant le bonheur

Abderahmane Sissako – 2002, France, Mauritanie, 1h35

L’électricité, la vie, l’exil, la mort, le karaoké : autant de sujets hétéroclites déclinés dans l’un des films les plus ludiques et décalés qui nous soient venus d’Afrique. Superbe.

Dans cette œuvre drolatique, il est avant tout question d’ombre et de lumière, de dedans et de dehors, comme en témoigne l’une des premières scènes : après un voyage en auto du Mali vers la Mauritanie, Abdallah, âgé de 17 ans, qui est plus un spectateur qu’un acteur, se retrouve dans un espace écrasé de soleil, celui de la ville de Nouadhibou où il est en transit. Là, il se terre chez sa mère, dont il ne connaît pas la langue, pour attendre un hypothétique départ vers l’Europe, dans une pièce sombre où il communique avec l’extérieur par le biais d’une lucarne au ras du sol. Un épisode strictement autobiographique pour le cinéaste, Abderrahmane Sissako, et qui rappelle le dispositif de L’Homme qui aimait les femmes de Truffaut, où Charles Denner regardait, fasciné, par le vasistas d’une pièce en sous-sol, les jambes des passantes arpentant le trottoir. Ici aussi, Abdallah entreverra souvent le pan fugitif d’un boubou, les pieds de la belle Nana, sorte d’hétaïre locale, avant de la découvrir en entier et, peut-être (rien n’est moins sûr), entamer un semblant de commerce charnel avec elle.
A l’opposé de cette pénombre rafraîchissante, il y a donc la lumière solaire, bien sûr, mais surtout la fée électricité, fil rouge de ce conte sans histoire ou, du moins, sans démonstration didactique. Le principal vecteur entre les différents personnages, entre le bas et le haut, l’obscurité et la clarté, entre la chambre austère et la rue grouillante, la maison et le monde, c’est un apprenti électricien, le petit Khatra. A lui seul, ce personnage enjoué fournit la plupart des intermèdes amusants : par exemple, lorsqu’il tente d’enseigner à Abdallah le hassanya, dialecte local ; et, aussi, quand il joue au disciple espiègle avec son maître Maata, l’électricien abasourdi par sa propre incapacité professionnelle ­ il n’arrive pas à faire venir la lumière dans la chambre obscure. Les pantomimes burlesques de Maata et de Khatra, ainsi que certaines intrigues annexes, tournent autour de l’électricité, notion paradoxale car elle est habituellement synonyme de progrès industriel et de confort, peu évidents dans un tel contexte.
Les problèmes liés à la simple installation d’une ligne électrique sont générateurs de maints détours documentaires ­ le film est à moitié improvisé ­, qu’il s’agisse d’aller acheter une ampoule dans le souk des artisans (une épopée à rebondissements) ou d’aller brancher un fil sur un toit (une entreprise périlleuse). Le cinéaste continue à filer la métaphore électrique sur un mode plus ouvertement poétique, lorsqu’il montre le vieux Maata tirant dans le désert un long fil au bout duquel brille une ampoule (tel le philosophe Diogène qui “cherchait un homme” avec sa lanterne allumée en plein jour). Métaphore qui sera poussée au bout de sa logique, quand on retrouvera Maata gisant au même endroit avec sa loupiote presque éteinte, puis lorsque l’on apercevra plus tard une ampoule ballottée par les flots.
La grâce, le charme, le plaisir du film proviennent de son incongruité assumée, de sa narration discontinue, fragmentaire, éclatée, elliptique, de ses différents niveaux de réalité où l’on ne peut pas toujours démêler ce qui relève de la pure mise en scène et de la captation à vif. Ni d’ailleurs ce qui est onirique de ce qui est réaliste. Sans s’appesantir sur des équations quasi métaphysiques, genre “la lumière = la vie” ou “l’électricité = le courant des affects”, Sissako procède par petites touches chargées de sens, espacées les unes des autres par de longs passages contemplatifs et abstraits.
La transmission du savoir est l’un des autres thèmes du film : la langue que Khatra tente d’inculquer à Abdallah, le métier d’électricien où le maître est en passe d’être supplanté par son élève ; de même que le chant enseigné par une femme à une petite griotte à la voix sublime.

L’élégance suprême réside dans des à-côtés surprenants et presque précieux : vêtu à la mode autochtone après qu’on lui eut conseillé d’abandonner ses vêtements européens, Abdallah pénètre dans une pièce couverte du sol au plafond d’un tissu jaune à dessins, identique à celui de sa djellaba toute neuve. Trompe-l’œil hilarant. Cette bizarrerie accentue la différence du personnage, son caractère, son sentiment et son attitude exogènes, oscillant entre observation et voyeurisme impuissant. Il y a plus surprenant dans le même registre. S’il n’est pas évident pour nous, Occidentaux, qu’un Africain puisse se sentir et être considéré comme un étranger en Afrique, l’intrusion d’un Chinois dans cette bourgade mauritanienne devient doublement exotique. Notamment dans la scène inénarrable où ce Chinois, amoureux de la jolie Nana, exprime sa flamme en chantant un air romantique sur un karaoké dans un bar. On se croirait soudain débarqué dans un film de Hou Hsiao-hsien
Reste l’attente, le départ et l’ailleurs, que le cinéaste ne perd pas de vue malgré ses nombreuses et indispensables digressions. Il matérialise d’abord, par le biais d’un cadavre rejeté sur une plage, le danger de l’exil, et l’hostilité des pays du Nord pour ces corps étrangers du Sud. Finalement, tout le film est une sorte de parenthèse, d’interlude, un no man’s land temporel sur la route du voyageur, qui part comme il était arrivé : en taxi collectif. Mais la coupure n’est pas claire et nette. Sorti de cette oasis de vie où circule le courant électrique, c’est l’inconnu, avec d’un côté la mer, barrière redoutable et, de l’autre, le désert et le sable où vient se perdre Abdallah avec sa valise. Le départ vers une hypothétique et mirifique Europe n’est-il pas, comme le bonheur du titre, un mirage ?
En tout cas, la fin n’a pas le caractère optimiste et fougueux de celle d’un roman d’aventures. Après avoir côtoyé, de loin, une communauté contrastée et exubérante, après avoir frôlé la sensualité de Nana, Abdallah patauge dans un néant sablonneux. Celui de la nature, vaste, impossible à cerner et indifférente. C’est là une autre des réussites d’Abderrahmane Sissako : savoir expérimenter sur le réel, le faire “fictionner” en toute liberté et tous azimuts, sans nous proposer une progression dramatique, ni parachever le conte par un dénouement quelconque. Ici, le départ n’est pas automatiquement synonyme d’une nouvelle vie, puisqu’il s’amorce avec des points de suspension.

Vincent Ostria

 

 

Abderrahmane Sissako (également crédité sous le nom de Dramane Sissako) est un cinéaste et producteur mauritanien, né le 13 octobre 1961 à Kiffa.
Peu de temps après sa naissance, sa famille émigre au Mali, où il suit une partie de ses études primaires et secondaires. Après un court retour en 1980 en Mauritanie, il part en Union Soviétique, à Moscou, où il étudie le cinéma au VGIK (Institut fédéral d’État du Cinéma) de 1983 à 1989.
Au début des années 1990, Abderrahmane Sissako s’installe en France. En 1994, Il obtient, lors du 4eFestival du cinéma africain de Milan, le Prix du meilleur court métrage pour son film Octobre. En 1999, lors de la 9e édition de ce même festival, il reçoit le Prix du meilleur long métrage pour La Vie sur terre, tourné l’année précédente.
Il est également conseiller culturel pour le chef d’état mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz.
Abderrahmane Sissako est aussi président de la Ciné Fabrique, une école de cinéma et de multimédia basée sur Lyon.

 

 


 

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